06 juillet 2008

Une valse de quarante ans

J'ai rarement senti une telle oppression au cinéma. Une oppression au sens propre, physique. J'imagine que si j'avais été une citoyenne modèle, je serai allée voir Persépolis au cinéma, et que j'aurai ressenti ce même malaise (l'effet a probablement atténué par un visionnage sur petit écran). Malaise qui m'a rappelé celui éprouvé devant Le Tombeau des lucioles. A croire que dans notre société, où la guerre tombe tous les jours à 20 heures piles dans nos assiettes, il faut en passer par l'animation pour retrouver des sensations face à l'horreur.

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Je ne raconterai pas ici 
Valse avec Bachir,
puisque les images d'Ari Folman
valent bien mieux que mes mots.

 



Mais parce que « le passé, c’est encore le présent » comme le disait Pierre Péan vingt ans après Sabra et Chatila, je vous invite à vous intéresser au Liban, un petit pays à la fois occidental et proche-oriental, où la moitié des habitants sont francophones.

Un petit pays de la taille des Landes, aux frontières héritées du mandat français qui s’est terminé au début des années 40, et où vivraient 5 millions de Libanais (la comptabilisation n’est pas très fiable, puisque tout recensement est une bombe en puissance).

Un petit pays qui possède une organisation politique unique au monde, le confessionnalisme, qui implique que les postes officiels et les mandats électifs sont répartis selon le poids de chaque communauté religieuse. Eh oui, parce qu’au Liban, on ne compte pas moins de 17 confessions religieuses émanant du christiannisme (confessions Maronite, Grecque Orthodoxe, Grecque Catholique, Arménienne Orthodoxe, Arménienne Catholique, Protestante, Romaine Catholique, Syriaque Catholique, Syriaque Orthodoxe, Assyrienne, Chaldéenne et Copte) ou de l’islam (mouvances Chiite, Sunnite, Druze, Alaouite et Ismaélite), qui n’ont pas toutes de place réservée au Parlement (notons qu’avec seulement une centaine de membres « discrets », la communauté juive du Liban a pratiquement cessé d’exister).


Un petit pays qui a connu une guerre tragique de 1975 à 1990, une guerre ayant fait 150.000 morts, 17.000 disparus et des centaines de milliers d'exilés et de déplacés. Un petit pays qui, exsangue au sortir de 15 ans de guerre civile, a ensuite connu 15 ans de surveillance syrienne. Un petit pays qui « peut être plus que la crise irakienne […] cristallise, depuis plusieurs décennies déjà, les dynamiques conflictuelles à l'oeuvre au Moyen Orient » pour reprendre les termes de Stéphane Buffard.


Un petit pays qui, après le retrait syrien et l’assassinat du premier ministre Rafiq Harari en 2005, a vécu au rythme des attentats antisyriens et a vu l’entrée dans le gouvernement du Hezbollah. Le Hezbollah, parti politique chiite né après l’invasion israélienne de 1982, acteur majeur au Liban, qui, de 1990 à 2006, a mené une guérilla contre Israël, majoritairement dans le sud-Liban, ce qui a causé des représailles massives, avec rien qu’en 2006, un blocus aérien et maritime total, des attaques aériennes avec bombardements quotidiens du sud du Liban et des quartiers sud de Beyrouth, la destruction des grands axes routiers par la destruction systématique des ponts, et enfin le bombardement de l’aéroport international tout juste réouvert.

BeyrouthPhoto3.jpgCela est un fait marquant de la morphologie du Liban : à chaque épisode de pacification, des projets de reconstruction ont été élaborés. Mais en raison notamment de la collusion entre pouvoir économique (les entrepreneurs) et pouvoir politique (les gouvernants), de la non considération de l’évolution démographique et urbaine du pays (pourtant galopante) et du refus de prendre en compte l’avis des habitants, la reconstruction du Liban et surtout de Beyrouth s’est transformée en « opération bulldozer ». En construisant des autoroutes démesurées en plein centre-ville, on a pu faire d’un parpaing plusieurs coups : détruire ou rendre invivables les quartiers irréguliers soutenant le Hezbollah (quartier de Borj Hammoud), écrouler des immeubles parfois sans évacuer la population avant (en 1996 dans le quartier de Wadi Abou Jamil), créer une coupure telle que toute extension urbaine devient difficile (avenue Georges-Haddad au nord-est de Beyrouth)…

En bref, on a eu tendance à poursuivre par le projet urbain une guerre de quarante ans dont Beyrouth a battu la mesure. Peut-être serait-il désormais temps d’abattre les murs et de construire le/au présent ?


*


Et pour les éventuels géographes que ça intéresse, voici un lien vers Localiban, un centre de ressources sur le développement local au Liban, avec beaucoup de cartographies.

17 décembre 2007

Out of control.

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Existence.
Well.
What does it matter ?
I exist on the best terms I can.
The past is now a part of my future.
The present is well out of hand.

 

Si l'on élargit un peu le champ, on voit ça :

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Macclesfield, Cheshire.
Grande banlieue de Manchester. "It's grey ; it's miserable" pour reprendre les mots du jeune homme. Tours et briques. Accents rocailleux.

England, 1973.
L'échappatoire quand on a 17 ans, c'est Bryan Ferry, David Bowie, Lou Reed ou Iggy Pop qui tournent sur le pick-up, et bientôt les Buzzcocks, les Sex Pistols ou The Fall. 17 ans, c'est l'âge qu'a Ian Curtis lors du lever de rideau.

Conjuguant lenteurs et ellipses, le photographe (je n'ose écrire "réalisateur") Anton Corbijn dessine la jeune existence de Curtis, de Warsaw à Joy Division, de Debbie à Annick, de la bière aux barbituriques, bercée par le no future et les crises d'épilepsie. 

Le noir et blanc renforce la banalité et la tristesse de cette vie, qui prend cependant une ampleur incroyable au son de la brève mais intense discographie de Joy Division.

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Tout le drame réside là : la musique qui part d'un côté, et la famille, de l'autre ; on imagine, au milieu de ça, un mec qui n'avait pas les épaules taillées pour la gloire, ni même l'ambition d'être une icône. On sait ce que ça a donné.

Et si l'on ne sait pas, on se débrouille pour voir Control d'Anton Corbijn, sorti en septembre dernier (et récompensé lors de la Quinzaine des Réalisateurs).

Et puis surtout, on s'habitue à l'ordre nouveau et la morosité moderne, qui n'est plus grise et grésillante, mais HD et polyphonique.


podcast
Joy Division - "Atmosphere" 

02 novembre 2007

Paris, je t'aime (autant que Lyon).

07c31dbb2a90c4c55a325e8aaf3c37f4.jpgParce que la parisianittude me manque, parfois, voici une petite note sur mon "film" d'hier soir. Elle sera courte, parce qu'à mon avis, moins on en dit sur Paris, je t'aime, et mieux c'est.

Le concept est simple : le "film" est une sorte de patchwork, composé de 18 courts (presque des saynètes) dont le décor est un arrondissement parisien. Manquent seulement le 15è et le 11è (c'est dommage, je l'aime bien celui-là). Chaque acte est dirigé par un ou plusieurs réalisateur(s) sur le thème de l'amour éphémère, plus ou moins (l'amour ET l'éphémère). Le "film" pourrait presque s'appeler "Des Américains à Paris" tellement ils sont omniprésents, m'enfin bon, ils jouent pas mal, c'est tout ce qu'on leur demande...

Et niveau réalisation, c'est vrai qu'on soigne le spectateur : Olivier Assayas, Walter Salles, Gus Van Sant, les frères Cohen, Tom Tykwer, Isabel Coixet... Chacun trimballant bien sûr son mini-cortège d'acteurs et de thématiques fétiches, pour le plus grand plaisir du public.

J'ai aimé le principe général du "film", et apprécié (parfois adoré) une bonne partie des courts, et je crois que mon préféré est celui de Sylvain Chomet (qui, pour mémoire, a commis Les Triplettes de Belleville), "Tour Eiffel", dont je vous colle ici une capture d'écran de la scène qui m'a fait me tordre de rire (si si, cette phrase est grammaticalement correcte - enfin, je crois).

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17 octobre 2007

Smoking / No Smoking

"Michael Jordan plays ball. Charles Manson kills people. I talk. Everyone has a talent."

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Le Québéquois fout les pieds dans le plat !

Pondu en 2005 par Jason Reitman (tout jeune réalisateur habitué des boutades politiquement incorrectes), Thank You For Smoking est un petit bijou de cynisme.

Un peu dans le goût de Lord Of War (dont l'affiche US me fait penser à sa consoeur tabagique), ce docu-comédie brosse le portrait d'un homme à la "morale flexible" comme il dit. Mention spéciale pour l'auteur des dialogues qui a du bien se triper (cf. les théories de Joey Naylor à la Andy Pipkin). 

C'est sûr que ce film ne dissuadera pas les toxicos de fumer, mais il vous fera regarder le cheddar d'un autre oeil !

*

Et parce que des lobbystes,
on en a aussi chez nous,
zieutez donc ça !

SARKOPHAGE sur www.dailymotion.com

29 septembre 2006

Téléphobie et coccinelles

J'ai peur de la télé.
Peur de 2 choses.

medium_tvcrash.2.jpgLa première, c'est l'absolue nullité de ce qui passe sur les "grandes" chaînes. Vous le vérifierez par vous-même en regardant la colonne de droite. Cependant, parfois, à 01H25, sur Arte ou France 3, on trouve une perle.

La deuxième chose dont j'ai peur, c'est justement desdites perles. En général, c'est le film surréaliste norvégien sur les inadaptés sociaux qui font une coloc (Leming) ou le Ken Loach des années 90.

medium_Ladybird1.2.jpgCette semaine, je suis tombée sur Ladybird, un film qu'il est pas très amusant à regarder. C'est tiré d'une histoire vraie, à savoir celle d'une femme qui fait des mômes avec tous les mecs qu'elle rencontre, et qui se les fait enlever les uns après les autres par la DDASS (tiens, ça donne "sad" à l'envers). C'est horriblement frustrant, comme film, parce que tu sais ce qui va arriver, et tu te dis que tu ne peux rien y faire. Je ne parle pas de l'attitude de spectateur, mais de celle des personnages eux-mêmes.

medium_Guinness.2.jpgMaggie, l'héroïne (la nicotine, dans le cas présent), c'est une pauvre fille irlandaise pas très fute-fute mais attachante, qui parle plus vite qu'elle ne pense, si toutefois elle pense. On a à la fois envie de la plaindre parce qu'elle subit injustice sur injustice (elle est elle-même une gamine de la DDASS et en plus, son dernier Jules est un Paraguayen en exil politique et sans papiers : yeah !) et de la secouer en lui disant qu'elle est vraiment trop conne d'aller faire des karaokés en se saoûlant alors que ses 4 mômes jouent à la maison avec le camping-gaz... Mais le monde de Maggie, c'est l'univers habituel des films sociaux anglais. La critique de Loach dans Ladybird porte sur les conneries des services sociaux. Et il n'y va pas de main morte.


Ca fonctionne comme ça, le film social. Le postulat de départ, c'est que les gens, ils sont trop malheureux dans les Îles Britanniques. Et après, le réalisateur brode sur un sujet, en choisissant la ville (grise), la période (grise) et les acteurs (une fois sur deux, Peter Mullan).

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Mes conseils
dans la rubrique
"le cinéma anglais
c'est top gai":


 

Sweet Sixteen de Ken Loach (la misère, la violence, la prison et la drogue à Greenock, Ecosse)
My Name is Joe de Ken Loach (la misère, la violence, l'alcool et la drogue à Glasgow, Ecosse)
Liam de Stephen Frears (la misère, la violence, la religion et le chômage pendant la Dépression à Liverpool, Angleterre)
Young Adam de David Mackenzie (la misère, la violence, la prison et la mort dans les années 1950 entre Glasgow et Edimbourg, Ecosse)
The Magdalene Sisters de Peter Mullan (la misère, la violence, la religion et la honte il n'y a pas si longtemps que ça à Dublin, Irlande)
Small Faces de Gillies MacKinnon (la misère et les guerres de gangs en 1968 à Glasgow, Ecosse)

 

17 septembre 2006

The War Zone

medium_Bella_ciao.2.jpgLe vent se lève, Un long dimanche de fiançailles, Amen... J'ai testé pour vous la guerre dégueu en long en large et en travers. C'était la semaine. Y a pas très longtemps, je regardai enfin La ligne rouge (enregistré il y a plusieurs années). Pas mal aussi dans le style crade. Je sais pas d'où je sors ça (de mon esprit retors, incontestablement), mais j'adore les films de guerre. Surtout quand c'est boueux et répugnant de bassesse humaine. Le cor sur fond de drapeau-américain-en-lambeaux-mais-flottant-fièrement-dans-le-vent ne m'émeut pas. M'énerve, même. Mais les entrailles fumantes dans les brumes de Guadalcanal, les éviscérations au couteau rouillé dans les décombres de Stalingrad, les soldats lobotomisés à la Gomer Pyle qui s'entremassacrent dans leur jungle vietnamienne ou les pachtounes enturbanés qui se transforment en viande hachée sous les chenilles des blindés ricains (La bête de guerre), j'aime. Je l'explique pas, mais j'aime. J'ai beaucoup de lacunes : j'ai jamais réussi à voir les classiques du genre. Les Platoon, les Apocalypse Now, les M.A.S.H.... Effet de mon éducation postmoderne : les grosses productions US avant tout. En tout cas, pour ceux qui ont mes travers mais qui cherchent des images à se mettre sous la dent, je vous conseille dans le désordre et dans mes connaissances peu glorieuses (je mets les titres en français, les puristes me pardonneront) :

La ligne rouge (américain dans le bon et le mauvais sens) de Terrence Mallick
Jarhead (original) de Sam Mendes
La chute du faucon noir (surprenant) de Ridley Scott
Barry Lyndon de Stanley Kubrick
Full Metal Jacket de Stanley Kubrick aussi
Il faut sauver le soldat Ryan (seulement pour les 30 premières minutes de Stanley Kubrick) de Steven Spielberg
Forrest Gump de Robert Zemeckis (anthologie du bourbier vietnamien : mais où est Charlie ?)
Né un 4 juillet de Oliver Stone
Train de vie (formidable) de Radu Mihaileanu
Johnny s'en va-t-en guerre de Dalton Trumbo

 

J'arrête là. La liste n'est pas exhaustive.
Et n'oubliez pas : "c est la guerre".

11 septembre 2006

Le vent se lève

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The Wind That Shakes The Barley...
"The barley", c'est l'orge.
Moi, j'aurai appelé ça The Director That Shakes The Public.
Ken Loach.

12 août 2006

Staying Alive

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Pour ceux qui, comme moi, n'ont rien compris (ou presque) à Mullholland Drive, la 22th Century Fox offre une session de rattrapage avec Stay de Marc Forster.
Les mauvaises langues - elles sont partout - vous diront que je suis allée voir ce film uniquement pour son acteur principal. C'est quasiment vrai. Et je n'ai pas peur de dire qu'il est vraiment nul dans ce film. Cependant, si vous allez voir Stay en VO, je suis persuadée que vous serez emballé(e-s) par la façon de filmer du réalisateur.
Voilà.
C'est pas le film du siècle, mais c'est toujours mieux que Cannibal Holocaust.

22 juillet 2006

Brokeback Mountain

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Juste un petit mot, parce que je n'aime pas en dire trop sur les films que j'ai bien aimé. Brokeback Mountain est un très beau film d'Ang Lee, qui filme à mon sens mieux le Wyoming que les tigres et dragons chinois ou les Géants Verts. Brokeback Mountain est un film pour les filles (on s'en serait douté), non pas parce que c'est mièvre et plein de bons sentiments, mais parce qu'en général, quand la proximité physique entre deux hommes est due à autre chose qu'à la pratique d'un sport collectif ou de combat, les mecs disent eurk, se cachent les yeux et font semblant de rebagouler. Ce qui n'empêcherait pas ces mêmes mecs de pleurer devant le spectacle (je ne citerai pas de nom).
Voila. Mon (rare) public est averti.

Je n'en dit pas plus.

Cannibal Holocaust

medium_CH.jpgAprès avoir regardé Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato (1980), je me suis trouvée dans l'obligation de chercher sur Internet ce que pouvait bien signifier ce film. Plusieurs termes me venaient spontanément à l'esprit : gerbant, mauvais, inutile... Mais difficile d'avoir un avis tranché (et vous saver combien il est important pour moi d'avoir un avis tranché). Bref, j'ai visité CineBis.org, et j'en ai tiré cette critique, que je vous livre en intégralité (les commentaires niaiseux sont lisibles ici : http://www.cinebis.org/article.php3?id_article=12).


Ecrire une critique de Cannibal Holocaust est un exercice délicat. Comment parler d'un film aussi bizarre et multiforme, quoique certainement pas inclassable, vu qu'il appartient à une catégorie bien définie dans le temps et l'espace ? Comment en épuiser les aspects subtils et intelligents, en même temps que la vulgarité racoleuse et malsaine ? Bon, ben je vais faire ce que je pourrai, on verra bien...


Sur un générique qui nous montre un petit survol de forêts équatoriales agrémenté d'une incroyable musique romantico-sirupeuse, un message nous apprend que "par souci d'authenticité, le film est montré dans son intégralité" (ben voyons). On démarre à New York, où un journaliste nous parle de l'expédition montée par le reporter vedette Alan Yates, sa scripte/petite amie Faye et ses deux caméramen Marco et Jack pour aller filmer en Amazonie les derniers cannibales qui vivent encore à l'âge de pierre (tiens, ça lui fait quel âge, au fait ?) Bizarre bizarre, ils ne sont toujours pas revenus, et leur serait-il arrivé malheur ? (quelle angoisse... y'a bien le titre du film pour nous mettre sur la voie, remarquez...) Le professeur Monroe, anthropologue, est mandaté par la chaîne de télé et une université pour aller à leur recherche au fin fond de l'enfer vert, là où la main de l'homme n'a jamais mis le pied, tout ça tout ça.

Monroe arrive en pleine jungle dans un poste militaire avancé, où justement on vient de cribler de balles un petit groupe d'Indiens surpris en plein déjeuner (une main humaine figurait au menu). Il s'agit de Yacoumos, "de braves guerriers" nous dit-on, mais bon, ils n'ont quand même pas que des qualités, non plus. L'un d'eux a été fait prisonner pour servir de monnaie d'échange : flanqué de deux guides, notre universitaire se met en marche dans la jungle, croisant au passage perroquets, singes et même jaguars, histoire qu'on voie bien qu'on n'est pas au bois de Boulogne. Chemin faisant, il passe son temps à étaler son ignorance des langues et des coutumes locales, mais j'ai peut-être mal compris, il était sans doute prof de maths et pas d'ethnologie. Curieusement, les Yacoumos ne semblent pas ravis de voir des hommes blancs, et ils font bien comprendre que les derniers à être passés dans le coin se sont montrés plutôt pas sympa. Ah...

Mais la clé de l'énigme n'est pas là. Il existe une autre tribu, les Yanomamos, le "peuple de l'arbre", de vrais cannibales avec qui on ne rigole pas. Les trois hommes décident de partir à leur recherche, et les trouvent en pleine baston avec leurs ennemis jurés les Shamataris. Quelques coups de feu plus tard, Monroe est devenu pote avec le chef des Yanomamos, qui l'invite même à dîner. De belles tripes crues sont agitées sous son nez, et sous celui du spectateur par la même occasion (on se croirait dans un film en 3D), et bon appétit les amis. Mais ce n'est pas tout de s'amuser. Reprenant ses recherches, il finit par découvrir ce qui reste de Yates et sa bande : quatre squelettes fraîchement rongés, négligemment accrochés à un arbre des environs. Autant vous dire qu'ils sont tous morts. Encore un peu de diplomatie, et Monroe entre en possession des boîtes de films qui vont peut-être révéler le fin mot de l'histoire. Il n'a plus qu'à rentrer à NY, ce qu'il fait sans traîner.

Ceux qui ont vu le film remarqueront au passage que je me permets de glisser sur quelques séquences gênantes, soit par leur sadisme complaisant (un Indien qui viole et massacre "rituellement" une femme), soit par leur pseudo-érotisme bêta (Monroe tente "une expérience psychologique" : il va se baigner à poil, et aussitôt une horde de petites cannibalettes viennent le tripoter en gloussant). Voilà, on peut reprendre.

De retour dans la Grosse Pomme, Monroe cherche d'abord à se documenter sur Yates et son équipe. Il va voir leurs parents et conjoints mais ne tire pas grand chose d'eux. Une responsable de la chaîne lui montre un documentaire qu'ils avaient tourné en Afrique, intitulé The Last Road to Hell. Lui est assez mal à l'aise (et on le comprend) devant ce défilé de meurtres et d'exécutions, mais la dame ne tarit pas d'éloges devant ce "beau travail", destiné à montrer "l'abjection de toutes les révolutions" (belle idéologie !). Bon, il a compris, et nous aussi : l'équipe se spécialise dans l'exploitation voyeuriste de la violence et de la mort dans le but de faire du blé, à la plus grande satisfaction de la chaîne qui en tire un maximum d'audience. D'accord, et maintenant que les rôles sont établis, on peut visionner leur film, qu'il est quand même question de passer à la télé.

On y assiste tout d'abord aux préparatifs du petit groupe, qu'on voit rassembler son matériel. Faye a perdu sa culotte ("son pantalon" dans la VF) et nous offre un peu de nudité gratuite, justement ça manquait. Accompagnés de leur guide Felipe, les quatre zouaves se mettent en route dans la jungle. Pendant plusieurs jours, ils marchent sans rien rencontrer d'autre que des araignées, des serpents, des caïmans, des tortues d'eau et j'en passe. Pas de bol pour le guide : lui croise de beaucoup trop près un serpent qu'on suppose venimeux. Heureusement, nos amis ( ?) sont là pour lui couper sommairement la jambe à la machette avant de cautériser au fer rouge. Certains visages, celui de Marco en particulier, reflètent visiblement une délectation assez morbide. Malgré ( ?) ces soins attentifs, il meurt quand même. Une couche de feuilles en guise de tombe, et on repart.

Finalement, dans une clairière, voici un petit groupe d'Indiens qui se régalent de leur plat favori : la cervelle de singe extraite de l'animal vivant. Un coup de fusil et ils s'éparpillent tous... sauf celui qui a été blessé, et qu'il va donc suffire de suivre tranquillement pour trouver le village des Yacoumos. Pas bête ! Et voilà l'équipe qui déambule entre les huttes, à la recherche de quelque chose à filmer. Pas très vivante, l'ambiance. Qu'à cela ne tienne, quand on a des fusils, c'est facile de faire bouger un peu les choses. Par exemple, on zigouille un cochon, hop, comme ça. Et puis on parque plein d'indigènes dans une cabane, on y met le feu, et voilà, il n'y a plus qu'à filmer, c'est beau comme à Oradour. D'accord, la plupart arrivent à s'échapper, mais pourquoi ils ne prennent pas immédiatement leurs fameuses fléchettes au curare pour se débarrasser de ces emmerdeurs, voilà qui m'échappe franchement.

Décidément en terrain conquis, Alan et Faye font l'amour comme des bêtes au beau milieu des Indiens (et sans avoir remarqué que leurs deux potes faisaient tourner la caméra). Tout le monde va filmer une femme qui agonise au bord de la rivière, sans doute sous l'effet d'une allergie aux produits de maquillage vu la couche qu'on lui a collée sur la couenne, avant de fixer sur la pellicule un accouchement "difficile" puisque l'enfant (mort-né ? prématuré ? ce n'est pas bien clair) est immédiatement enterré pendant que la mère se fait trucider à grands coups de pierre sur la tête. N'empêche, ils hésitent, les petits Blancs. Que faire ? Rentrer à la maison peut-être, d'autant plus qu'ils commencent à subodorer qu'on ne les aime pas beaucoup dans les parages (mais enfin, quelle idée !) Heureusement, "l'envie de devenir célèbres" est la plus forte, et ils décident d'aller encore plus loin.

Arrivé là, Monroe commence à faire la tête. Lui, un scientifique, a quelques réticences à voir son nom associé à une bouse de ce calibre. Il insinue même que Yates a terrorisé les Yacoumos "tout comme nous avons terrorisé les populations du Vietnam". Même les monteurs refusent d'aller plus loin (tiens, ça change, d'habitude c'est les porteurs). Curieusement, les responsables de la chaîne, eux, continuent à parler de "beau travail" et de "document exceptionnel" et "criant de vérité" (aïe !). Alors notre professeur, qui lui a vu l'intégralité du film, décide de leur en montrer la fin, qui pense-t-il les fera changer d'avis.

La fin, c'est bien sûr le moment où l'équipe fait la connaissance des Yanamamos cannibales. Au début, tout se passe plutôt bien : rencontrant une Indienne isolée, les garçons la violent sauvagement dans la boue, chacun son tour, tout en filmant, même si Faye n'est pas d'accord parce que ça gâche de la pellicule. Mais peu de temps après, ils retrouvent la fille (enfin je suppose que c'est elle) empalée sur un poteau. Ravi de cette découverte, Alan se dépêche de feindre l'horreur la plus profonde et exécute son petit numéro d'émotion sous l'oeil complaisant de la caméra. Et puis les cannibales se pointent pour de bon. Jack, le caméraman à l'air scandinave, se prend un javelot dans le buffet. Capture, castration, décapitation, cuisson, dégustation : heureusement, ses amis filment toujours et on n'en perd pas une miette, si j'ose dire. Et puis c'est Faye qui ne court pas assez vite et se fait choper à son tour. Après une petite séance de viol, elle aussi se fait découper en morceaux (ce qui n'explique pas pourquoi les squelettes sont entiers quand Monroe les découvre) et miam, et les deux survivants tournent toujours ("Pense au film !" crie Marco à Alan qui veut aller secourir sa copine). Evidemment, à force de traîner dans le coin à peine dissimulés derrière un buisson, leur tour finit par arriver, et fin de la bobine.

La lumière revient dans la salle de projection ; Monroe s'en va tout seul en allumant sa pipe et bougonne des interrogations philosophiques, et le film s'achève.

Pour le spectateur d'aujourd'hui, Cannibal Holocaust donne une curieuse sensation de déjà vu. La forêt omniprésente, les personnages énervants et leurs prises de bec, la caméra tenue à l'épaule, secouée dans tous les sens, la photographie résolument imparfaite... Tout cela fait fortement penser à un certain Projet Blair Witch, et Deodato se débrouille d'ailleurs assez bien pour ne jamais introduire d'incohérences dans ce pseudo cinéma-vérité : ainsi, jamais on ne tombe sur une image qui n'aurait pas pu être prise par un des deux cameramen au moment correspondant.

Mais l'essentiel est ailleurs. On l'aura compris : Cannibal Holocaust est une attaque féroce contre le voyeurisme des médias, qui perdent tout sens de la dignité humaine à force de rechercher l'image-choc. Le réalisateur ne cache pas ses antipathies, et quand l'équipe tombe sous la dent des cannibales, on a envie de crier à ceux-ci : "Bon appétit !" Bref, ce qu'on nous présente, c'est un puissant et cruel réquisitoire contre l'exploitation de la violence à des fins de spectacle.

Et c'est là que le spectateur se gratte la tête et se demande : mais... au fait, et le film lui-même, il fait quoi ? Qu'est-ce que c'est que ces images complaisantes de viols, d'animaux tués pour de vrai ? Qu'est-ce que c'est que ce racisme latent, ces Indiens hirsutes, dépenaillés et qui mangent salement, qu'on traite de sauvages et qu'on peut abattre en toute bonne conscience ? Ces hommes-bêtes ressemblent assez peu aux vrais Indiens d'Amazonie tels qu'on peut les rencontrer dans les bouquins de Lévi-Strauss ou autres spécialistes, et qui seraient plutôt du genre cool. La pratique du cannibalisme elle-même est beaucoup plus spectaculaire que dans la réalité : on mange les entrailles et on les mange crues, sans cérémonie, dans une agitation hystérique. Bref, nos pauvres Indiens ne sont pas montrés sous un jour très sympathique.

Alors, que tirer d'un truc aussi confus ? Décidément, il est difficile de répondre. Mon avis (purement personnel) est que si le spectateur averti sait faire un judicieux usage de la touche avance rapide pour les passages les plus nauséeux, il appréciera la force de la démonstration qui se cache derrière. Mais de toute évidence, c'est un film qui ne serait pas à mettre entre toutes les pupilles.

Réplique mémorable : "Faut-il montrer aux hommes l'enfer pour qu'ils croient un peu à leur bonheur ?" (le Pr Monroe s'en allant tout seul).

Commentaire que j'ai bien aimé après la critique : "Les vrais cannibales ce sont ceux qui bouffe ces images en se cherchant des excuses pour justifier d'avoir aimé."

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