25 mai 2009

L'Amérique m'inquiète

 

 

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Je n'aime guère parler et pas davantage poser des questions. Je préfère me faire oublier, me fondre dans le décor, regarder la forme des choses et le contour des gens, les observer, les écouter tandis qu'ils racontent le bruit de leur vie. Ensuite, il ne reste plus qu'à mettre tout ça en ordre en essayant de rendre l'éclairage des visages et le son de chaque voix. C'est une tâche assez facile et plaisante pour peu que l'on oublie pas "qu'on est un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui". [Jean-Paul Sartre, Les Mots]

J'aime bien voyager en Amérique. Traîner dans des endroits où il ne se passe rien en attendant qu'il arrive quelque chose, que les destins de tordent. Il y a tous les jours, dans ce pays, quelqu'un qui se lève avec une idée bien à lui et l'envie de la mettre en pratique. Cela donne souvent de curieux résultats. Pour en témoigner, il suffit d'être là, d'avoir le temps, d'être disponible. Peu à peu, on entre dans le film, on devient le locataire d'une histoire parfois grotesque, burlesque, violente, quelquefois émouvante.

L'Amérique est sans doute le seul zoo de la planète laissant errer et divaguer en liberté autant de variétés exotiques de l'espèce humaine. Et après tous ces voyages, je m'étonne encore de voir des magasins spécialisés vendre des lunettes pour chiens, uns strip-teaseuse déclarer ses prothèses mammaires comme des outils de travail pour les défalquer de ses impôts, un médecin fouiller l'anus d'un condamné à mort trente minutes avant son exécution, un cancéreux attaquer l'Etat de Californie afin d'obtenir le droit d'être congelé vivant, des gladiateurs s'entre-tuer après s'être fait tatour "Jesus" sur la peau de l'estomac, des prisonniers s'agenouiller devant un shérif qui leur dédicace des bibles, toute une secte vivre dans des abris souterrains en attendant l'Apocalypse. Oui, après avoir traversé toutes ces histoires, rôdé dans ces villes et ne m'être endormi qu'après avoir cherché mon nom dans les annuaires locaux, tout cela, cette arrogance électrique, cette candeur impudique, me surprend encore. Et certains soirs, lorsque, fumant une dernière cigarette, dans ma chambre d'hôtel, je rêCopie de guillemets pent.gifvasse dans cette brume d'extravagance, il m'arrive de repenser à cette phrase que me dit, un jour, un détenu dans une prison du Texas : "Il paraît que je terrifiais mon quartier. Moi, c'est l'Amérique toute entière qui m'inquiète."

 

Jean-Paul Dubois, L'Amérique m'inquiète, incipit.