06 juillet 2008

Une valse de quarante ans

J'ai rarement senti une telle oppression au cinéma. Une oppression au sens propre, physique. J'imagine que si j'avais été une citoyenne modèle, je serai allée voir Persépolis au cinéma, et que j'aurai ressenti ce même malaise (l'effet a probablement atténué par un visionnage sur petit écran). Malaise qui m'a rappelé celui éprouvé devant Le Tombeau des lucioles. A croire que dans notre société, où la guerre tombe tous les jours à 20 heures piles dans nos assiettes, il faut en passer par l'animation pour retrouver des sensations face à l'horreur.

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Je ne raconterai pas ici 
Valse avec Bachir,
puisque les images d'Ari Folman
valent bien mieux que mes mots.

 



Mais parce que « le passé, c’est encore le présent » comme le disait Pierre Péan vingt ans après Sabra et Chatila, je vous invite à vous intéresser au Liban, un petit pays à la fois occidental et proche-oriental, où la moitié des habitants sont francophones.

Un petit pays de la taille des Landes, aux frontières héritées du mandat français qui s’est terminé au début des années 40, et où vivraient 5 millions de Libanais (la comptabilisation n’est pas très fiable, puisque tout recensement est une bombe en puissance).

Un petit pays qui possède une organisation politique unique au monde, le confessionnalisme, qui implique que les postes officiels et les mandats électifs sont répartis selon le poids de chaque communauté religieuse. Eh oui, parce qu’au Liban, on ne compte pas moins de 17 confessions religieuses émanant du christiannisme (confessions Maronite, Grecque Orthodoxe, Grecque Catholique, Arménienne Orthodoxe, Arménienne Catholique, Protestante, Romaine Catholique, Syriaque Catholique, Syriaque Orthodoxe, Assyrienne, Chaldéenne et Copte) ou de l’islam (mouvances Chiite, Sunnite, Druze, Alaouite et Ismaélite), qui n’ont pas toutes de place réservée au Parlement (notons qu’avec seulement une centaine de membres « discrets », la communauté juive du Liban a pratiquement cessé d’exister).


Un petit pays qui a connu une guerre tragique de 1975 à 1990, une guerre ayant fait 150.000 morts, 17.000 disparus et des centaines de milliers d'exilés et de déplacés. Un petit pays qui, exsangue au sortir de 15 ans de guerre civile, a ensuite connu 15 ans de surveillance syrienne. Un petit pays qui « peut être plus que la crise irakienne […] cristallise, depuis plusieurs décennies déjà, les dynamiques conflictuelles à l'oeuvre au Moyen Orient » pour reprendre les termes de Stéphane Buffard.


Un petit pays qui, après le retrait syrien et l’assassinat du premier ministre Rafiq Harari en 2005, a vécu au rythme des attentats antisyriens et a vu l’entrée dans le gouvernement du Hezbollah. Le Hezbollah, parti politique chiite né après l’invasion israélienne de 1982, acteur majeur au Liban, qui, de 1990 à 2006, a mené une guérilla contre Israël, majoritairement dans le sud-Liban, ce qui a causé des représailles massives, avec rien qu’en 2006, un blocus aérien et maritime total, des attaques aériennes avec bombardements quotidiens du sud du Liban et des quartiers sud de Beyrouth, la destruction des grands axes routiers par la destruction systématique des ponts, et enfin le bombardement de l’aéroport international tout juste réouvert.

BeyrouthPhoto3.jpgCela est un fait marquant de la morphologie du Liban : à chaque épisode de pacification, des projets de reconstruction ont été élaborés. Mais en raison notamment de la collusion entre pouvoir économique (les entrepreneurs) et pouvoir politique (les gouvernants), de la non considération de l’évolution démographique et urbaine du pays (pourtant galopante) et du refus de prendre en compte l’avis des habitants, la reconstruction du Liban et surtout de Beyrouth s’est transformée en « opération bulldozer ». En construisant des autoroutes démesurées en plein centre-ville, on a pu faire d’un parpaing plusieurs coups : détruire ou rendre invivables les quartiers irréguliers soutenant le Hezbollah (quartier de Borj Hammoud), écrouler des immeubles parfois sans évacuer la population avant (en 1996 dans le quartier de Wadi Abou Jamil), créer une coupure telle que toute extension urbaine devient difficile (avenue Georges-Haddad au nord-est de Beyrouth)…

En bref, on a eu tendance à poursuivre par le projet urbain une guerre de quarante ans dont Beyrouth a battu la mesure. Peut-être serait-il désormais temps d’abattre les murs et de construire le/au présent ?


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Et pour les éventuels géographes que ça intéresse, voici un lien vers Localiban, un centre de ressources sur le développement local au Liban, avec beaucoup de cartographies.