08 mai 2008

Damoniaque

Retour dans l'Amèle Connection !

SONGS TOO

BlurMélangez les années 90, un leader assez charismatique, des refrains entraînants, des clips qui fustigent gentiment la société (« Parklife » qui prouve que la Modern Life Is Rubbish…) et des textes sympas mais pas transcendants non plus. Vous pourriez obtenir Oasis, The Verve, Suede, Pulp, Elastica, mais c’est de Blur, versant un tantinet aristo de la brit pop, dont je vous parle.

Blur, ce sont 4 gars du sud-est de l’Angleterre, ou plus exactement, comme le suggère la photo, un mec et ses 3 musiciens (Graham Coxon, Alex James et Dave Rowntree). « Je passais pour un sale môme agité, et Blur pour une bande de fêtards sans avenir  »1  avoue Damon Albarn, pour ne pas dire qu’il tyrannisait son groupe et avait déjà fait, à 20 ans et quelques, l’expérience de ce que la société du spectacle a de plus corrupteur. Naviguant de succès en succès et surfant quand même un peu sur la vague de la guéguerre avec les frangins mancuniens, le groupe pond des hits et des chansons souvent quelconques sans se lasser.

Puis le tournant survint. Avec ses deux derniers albums, Blur s’éloigne de sa pop sucrée et lorgne plus vers le lo-fi expérimental. La jaquette de l’avant dernier album, 13, dessinée par Graham Coxon, est comme un rappel du son parfois torturé de l’album, me faisant penser, avec des milliers de pincettes, à certaines créations de Radiohead période 2000-2001.

Et c’est sans Coxon, perdu dans sa peuf, que Blur conclue sa discographie et ses influences world music, avec Think Tank (tout un programme), « disque le plus groovy de la carrière du groupe, caractérisé par un éclectisme de rythmes, de textures et de mélodies ». 2  Bon, perso, j’adhère pas, et je préférais la pop tendance barbe à papa qui avait le mérite de pas trop se prendre la tête.

Pour les fans, et au grand désespoir de ma coloc Clémence, il est peu probable que Blur se reforme, et ça ne serait d’ailleurs pas très raisonnable.

J’en termine avec ce groupe sur ces belles paroles de l’ami Albarn datées de 2006, qui m’assurent une transition potable : «  tout ce qui m'intéressait, avec mon groupe Blur, c'était l'énergie du moment, la fougue. Mon vocabulaire musical était très limité. Maintenant que je dispose de tous ces atouts, j'ai envie d'en jouir pleinement.  »


2-D OR NOT 2-D ?

GorillazLes atouts, le mec a commencé à les abattre dans les bacs en 2001, avec modestie, planqué derrière 4 petits bonshommes survitaminés. Je me souviens avec précision de ce moment.

J’étais au lycée, et mes derniers CD de Blur tournaient en boucle dans le foyer du bahut (principalement Blur, parce que 13 laissaient les gens nettement plus sceptiques). Mélanie, la skateuse locale, est arrivée, un CD à la main, en disant : « ça vient de sortir, je l’ai acheté parce que la pochette est trop chouette ». Vous l’aurez deviné, il s’agissait de Gorillaz, le groupe et l’album. Le passage de flambeau s’est donc fait tout naturellement.

Je ne sais pas ce qui m’a séduite en premier, de l’univers graphique ou de l’air frais musical qu’apportait tout à coup Gorillaz. Les deux, sans doute, égales performances indissociables l’une de l’autre. Les personnages de fiction sont d’ailleurs une façon de dire que (cette fois ?) la création musicale est plus forte que le star-system : dépasser la contingence de l’enveloppe, en prouvant que c’est le contenu qui importe. Il n’empêche que les personnages en question auraient de quoi attraper la grosse tête en voyant la qualité des concerts en hologrammes ou du site Internet interactif de Gorillaz

Quitte à briser un mythe, je tiens à dire ici aux gentils naïfs qu’il y a bien des vrais gens qui font tourner la machine : Albarn bien sûr au chant et aux claviers a inspiré l’énigmatique 2-D, Del tha Funkee Homosapien (de Deltron 3030 et Hieroglyphics) ressemble à Russel le batteur-percussionniste, Miho Hatori est la voix de Noodle et Jamie Hewlett joue le personnage sataniste de Murdoch Nicalls, le bassiste.

Jamie Hewlett est surtout celui sans qui Gorillaz ne serait qu’un groupe de fades humains et non cette «  communauté de musiciens et d'amoureux de la musique, de l'image, du graphisme »1 : il a en effet créé les personnages, les a dotés de vies autonomes et les a même fait évoluer graphiquement du premier au second album.

En plus de ces « acteurs principaux », une multitude de stars viennent donner de la voix ou du rythme chez Gorillaz : Dan ‘The Automator’ Nakamura (Deltron 3030, Lovage, Handsome Boy Modeling School…), Kid Koala ou encore Ibrahim Ferrer sur « Latin Simone (Que pasa contigo) » sur le premier album ; De La soul, Ike Turner, Debbie Harry, Dennis Hopper, Madonna, Shaun Ryder, Martina Topley-Bird ou Simon Tong pour les lives du second opus, Demon Days, sorti en 2005. Et j’en oublie.

Et même si ce second disque promettait des lendemains qui chantent à Gorillaz, il semble que l’éphémère projet reparte comme il est venu, nous laissant peut-être un troisième-album-bande-originale-d’un-film (Bananaz) en consolation, et puis aussi le fait que « parce qu'il refuse de se singer, Damon Albarn est toujours en avance d'un projet. » 1 Et hop, une deuxième transition à l’œil !



ENGLAND, LONDON (IN BLACK AND WHITE) CALLING DAY

The Good, the Bad and the QueenJe saute des étapes pour arriver plus vite à cette troisième formation qui m’intéresse beaucoup : The Good, the Bad and the Queen. En soi, elle ne sent pas trop le neuf : des clips en noir et blanc, le batteur Tony Allen déjà rencontré auparavant (j’en reparle plus loin), Simon Tong le guitariste de The Verve, qui avait déjà collaboré sur Gorillaz, et enfin Paul Simonon le bassiste des Clash ressorti de la naphtaline pour l’occasion. Il y a comme un air de London Calling en ces Damon Days.

Je ressens face à cet album un sentiment que j’éprouve rarement en écoutant un disque : il n’y a rien à jeter, probablement parce que les musiciens sont bons, les arrangements excellents (grâce à Danger Mouse, qui avait également produit Demon Days) et qu’on y sent le retour aux sources après trop d’années.


BAMAKO CITY DWELLER AND WORLD CITIZEN

Mali MusicMais les projets de Damon Albarn ne se résument pas à ces trois « groupes ». En 2002, le gars avait ainsi étonné son petit monde en rapportant du Mali des dizaines d’heures de musique, qu’il avait transformées en un disque éclectique mélangeant instruments maliens et bidouillages londoniens, Mali music, fruit de son travail avec Toumani Diabaté, Afel Bocum, Ko Kan Ko Sata Doumbia ou encore Hama Sankare.

Mali music a été diffusé sous le label Honest Jon’s, fruit de la collaboration d’Albarn avec ses potes disquaires de Portobello Road (j’ai d’ailleurs hâte d’aller voir ce que donne l'Honest Jon’s Revue aux Nuits de Fourvière début juillet, avis aux intéressés). Un label sous lequel est également sorti… The Good, the Bad and the Queen, les créations de Tony Allen (batteur de Fela Kuti et "co-pionnier de l'afrobeat") ou Democrazy, projet « étrangement solo » d’Albarn, dont je ne vais pas parler et que nous allons nous empresser d’oublier !

Définitivement, rien ne sied mieux à Damon Albarn que la coopération en musique, même très brève. Il a ainsi écrit pour Marianne Faithfull (« Last Song »), Terry Hall de Fun Boy Three et The Specials (« Chasing A Rainbow »), Fat Boy Slim (« Put It Back Together ») et a également, à l’époque de Blur, chanté « To The End » avec Françoise Hardy (Brian Jones, sort de ce corps !).

1879431014.jpgL’éclectisme est aussi de mise, quand on sait que le sieur Albarn a même créé un opéra-pop… inspiré d’une légende chinoise – Monkey : Journey To The West – rassemblant plus de 70 artistes chinois sur scène (acrobates, chanteurs d’opéra, interprètes d’arts martiaux…) dans des décors conçus par Jamie Hewlett. Une sorte de petit cousin de Gorillaz, en somme.

Last but not least, en synthèse de tout ce qui a été cite avant, Damon Albarn est un original soundtracker de talent, avec un léger penchant pour les films un peu marginaux. Citons dans le désordre Ordinary Decent Criminal (composition d'une partie de la BO), 101 Reykjavik (un p’tit film islandais décalé fort amusant) avec Einar Orn Benediktsson, Ravenous (western gore, un délice…) et une petite apparition sur la bande son de Trainspotting (avec Blur pour « Sing » et tout seul, pour le rigolo « Closet Romantic »).


Endossant tous les rôles et changeant sans cesse de personnage (Dan Abnormal pour Blur ; 2-D, Murdoch et Noodle à la fois pour Gorillaz) à la façon de Bowie, Damon Albarn est un passionné touche à tout, qui réussit presque tout ce qu’il entreprend.


A suivre donc.


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The Good, the Blur and the Gorillaz

1/ Source : un blog sympa sur Gorillaz.
2/ Source : Wikipédia.

Je m’en suis inspiré et je vous les conseille : 
- 2 chroniques sur les derniers albums de Blur
- Une interview de Damon Albarn au sujet de Gorillaz
Une galerie très fournie d’images sur Gorillaz.
- A propos de la formation de The Good, the Bad and the Queen.
- Sur Deltron 3030.
- Un blog musical nordiste touche à tout.

Et bien sûr, les sources officielles :
- sur Blur : site et Myspace.
- sur Gorillaz  : site avec visite des studios Kong et Myspace.
- sur The Good, the Bad and the Queen : site très fourni et Myspace.

  

06 avril 2008

La méthode Coe

Bienvenue au club.Je me souviens assez bien de la première fois que j’ai entendu le nom de Jonathan Coe. C’était en 2003. Bienvenue au club venait alors de sortir chez Gallimard, et la critique entendue à la radio était enthousiaste. Je ne me rappelle plus du bouquin que je venais de finir à l’époque (peut-être Trinité de Leon Uris), mais en tout cas, je n’ai pas mis de temps à trouver puis dévorer le contenu du Rotters’ Club (son titre original).

Imaginez la vie d’une bande de jeunes Anglais de 15 ans dans le Birmingham des années 70, et vous aurez la moelle du roman. Et Jonathan Coe est fort, très fort. Tout d’abord, il écrit bien : ses personnages prennent véritablement vie grâce à des petits cailloux vintage, discrets mais omniprésents, que l’auteur sème judicieusement à travers son récit (Beefheart et tant d’autres dans NME, références en pagaille à l’univers de Tolkien…). Ensuite, Coe intègre parfaitement ses histoires individuelles et anecdotiques dans l’histoire ô combien mouvementée de l’époque : thatchérisme sur les rails, syndicalisme, menaces de l’IRA… Enfin, et c’est très certainement ce qui, conjugué au reste, fait de Jonathan Coe un auteur si remarquable, il manie les mots et la typographie comme peu osent le faire, faisant de son roman une sorte de texte mouvant. Vivant, encore une fois. Pour preuve, le dernier chapitre de Bienvenue au club, a une majuscule au début et un seul point, cinquante pages plus loin… Comme le dit très bien le quatrième de couverture, « dans ce roman foisonnant […] Jonathan Coe renoue avec la veine de Testament à l’anglaise, usant de tous les styles, entremêlant en virtuose récits et personnages, tirant d’une main experte tous les fils du destin, pour nous offrir à la fois une chronique adolescente tendre et drôle, un roman d’apprentissage nostalgique, et le tableau ample, grave et lucide d’un pays en pleine mutation. »

 

Testament à l'anglaise.J’ai lu plus tard ledit Testament à l’anglaise (pavé qui a reçu le prix du Meilleur livre étranger en 1996), et j’y ai retrouvé ce qui m’avait plu dans Bienvenue au club : la finesse, la précision des faits historiques, et la critique acerbe d’une société en pleine déliquescence. Pour citer Caroline « Testament à l'anglaise est un jeu de massacre jubilatoire, [où la saga familiale sert] de prétexte à une évocation des déviances des classes dirigeantes britanniques. Avec un humour ravageur, Jonathan Coe mène une charge féroce contre les années Thatcher. Tout le monde en prend pour son grade : le lobby militaro-industriel, les médias, les hommes politiques, le capitalisme à outrance, le milieu hospitalier anglais (dont le délabrement implique des conséquences mortelles qui font froid dans le dos). Acerbe, cruel, magistral, grinçant, drôle, palpitant, les qualificatifs ne manquent pas pour définir Testament à l'anglaise. Critique socialo-politique mâtinée de polar, cet ouvrage se lit d'une traite. Le style est clair et l'intrigue très bien construite, les pièces du puzzle s'emboîtant progressivement jusqu'au rebondissement final. »

 

Le Cercle fermé.Il y a quelques jours, j’ai terminé Le Cercle fermé, qui conclue Bienvenue au club, vingt ans plus tard. La griffe de Jonathan Coe m’a encore convaincue. J’ai retrouvé avec plaisir sa peinture au vitriol des pourris qui font le monde, mais aussi la richesse de son monde scriptural. Morceau choisi (tirade de Munir, le gentil voisin pakistanais), où l’Angleterre n’est pas la seule à s'en prendre plein la figure : « Voilà ce que c’est, l’Amérique d’aujourd’hui. Un pays de dégénérés ! Pas étonnant que le reste du monde se soit mis à les mépriser ! Quelle… quelle probité attendre d’un pays qui se conduit ainsi ? Un pays qui professe une chose et qui fait le contraire - aux yeux de tous ! Qui prêche la religion et la morale, mais dont les femmes se comportent comme des putains. Qui oblige les autres pays à désarmer, mais qui dépense tout son argent à constituer le plus terrible arsenal d’armes nucléaires et conventionnelles au monde. Qui crache au visage des musulmans et qui piétine le Proche-Orient dans sa soif insatiable de pétrole pour ses bagnoles, mais qui s’étonne qu’un Oussama Ben Laden puisse exister et croire ce qu’il croit. Et c’est à ça… à ça que notre Premier ministre nous demande de faire allégeance. A une nation de cow-boys et de call-girls ! »

Ce diptyque est d’une puissance rare, et laisse en bouche un goût d’angoisse et de révolte. Dénonçant avec autant de fureur l’Angleterre blairiste que celle de Thatcher, Jonathan Coe ferme avec son Cercle une parenthèse doucereuse, et se fait le miroir d’un pays et d’une époque tout entière, où il n’y aurait pas d’autre choix qu’entre compromissions et immobilisme.


 

Une interview très bien de l'auteur ici ...

B*I*E*N*T*Ô*T

En attendant de très prochaines mises à jour,
je signale une nouvelle rubrique dans ces colonnes,
directement piquée au
Bulletin Tamard...

28 février 2008

C-3PO

Vous vous souvenez de la note que je vous ai promise il y a bien longtemps ?
Eh bien ça ne sera pas encore pour cette fois-ci !

*

Aujourd'hui, petit billet non prémédité.

Voici Manuel avant la réforme Fillon.


CONTEXTE.
J'ai le plaisir de vivre en colocation avec beaucoup de gens. 100 % d'entre eux sont mélomanes, et ils sont aussi musiciens (mais seulement à 95 %). Le dernier en date de ces colocs fait même de la musique son futur gagne-pain, et se doit donc d'être au fait de l'actualité musicale. Surtout celle qui se fait avec des ordinateurs et des machines bizarres, et des termes techniques un peu abscons. Cela explique que de la presse spécialisée traîne dans les ouatères, une presse que je n'aurai jamais eu l'idée de lire si elle ne s'était pas trouvée là. Bref. J'ai découvert dans le dernier numéro de Trax l'existence d'un gars qui doit maintenant approcher de la retraite, et qui s'appelle Manuel Göttsching. Si j'ai bien compris, ce gars était membre du groupe Ash Ra Tempel, un truc visiblement un peu chelou, vu l'époque, les jaquettes, et la mention dans l'article de Philippe Garrel et de Nico, le fantôme du Velvet. Y avait aussi Can, mais ça, c'est pas très chelou quoique allemand et un peu méconnu.

podcast
Can : "The Thief" extrait de Delay 1968

 

VENONS EN AU FAIT.
Que lis-je ? "La légende raconte que Larry Levan, le mythique DJ du Paradise Garage, ait demandé que 'E2-E4', de Manuel Göttsching, soit joué à ses funérailles." Beaucoup d'inconnues dans ce paragraphe. Me battant les miches avec des portes-fenêtre dudit DJ, je m'intéressai cependant à ce mystérieux titre, E2-E4, "ovni [qui] hante toujours la musique électronique moderne". Je pianote donc sur Mouvement Quotidien, et que trouve-je ?

Ceci !


ET ALORS ?
Et alors rien, j'ai trouvé ça chouette, c'est tout.

*
Et parce qu'il n'y a vraiment que dans la douleur que l'on écrit de belles choses, j'ai envie de faire ici un lien vers deux des univers dans lesquels je croque un peu tous les jours : celui de Dirty Epic (la boucle est bouclée...) qui m'a sciée avec ses Acouphènes, et celui d'Eleatypik, à la plume aussi singulière "que le bleu de ses yeux".

19 janvier 2008

"Tête à claques, mais pas que..."

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Le Petit Bulletin (tout comme Hétéroclite, "le mensuel gay mais pas que...", dont j'aime beaucoup la rubrique "Sport") fait partie de ces rares petits journaux gratuits que l'on peut se procurer hors de toute coercition.

[Digression / Pensée émue pour tous les distributeurs de Métro, 20 Minutes ou encore Direct Soir, qui, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente, nous submergent de leur presse répugnante. Les enfants, je suis consciente que c'est un boulot à la con. C'est pourquoi il m'arrive parfois d'accepter un de vos torche-cul, que vous accompagnez en général d'un sourire navré et d'un timide "merci". Y'a pas de quoi. / Fin de la digression]

Le Petit Bulletin, donc, est un journal de la région lyonnaise (une édition à Lyon, une autre à Grenoble) que je lis avec plaisir, et qui se veut l'hebdo gratuit des spectacles dans le secteur. Je me plie rarement aux programmes proposés, mais je lis avec plaisir la plupart des articles. Pour l'exemple, et pour vous faire patienter un peu en attendant le billet annoncé ici, voici 2 articles issus de l'édition de la semaine dernière. Merci à l'auteur, Stéphane Duchêne.

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MAUVAIS GENIE

d1945d29b28214f22b4d537155aaf266.jpgPortrait / Génial et agaçant, pathétique et flamboyant, Pete Doherty, mauvaise graine du rock anglais, devait venir dévergonder la cité lyonnaise avec ses Babyshambles le 15 janvier. Concert finalement reporté au 5 février pour cause de convocation judiciaire de dernière minute. De chronique musicale en chronique judiciaire, que reste-t-il de l'ex-sauveur du rock à guitares ?

«Qu'as-tu fait de ton talent ?», interroge, dans la Bible, la Parabole des Talents. Une question qui pourrait hanter un Pete Doherty qui semble s'être toujours efforcé de gâcher le sien avec application. Besoin d'une preuve ? En plein bouclage de ce numéro nous apprenons que le concert (déjà complet) du 15 janvier au Transbordeur, à l'occasion duquel nous avions choisi de nous pencher sur la personnalité dissipée de l'intéressé, est reporté au 5 février. Raison invoquée : le petit Pete est convoqué à cette date par le juge pour cause de contrôle judiciaire. Reliquat procédural d'une poignée d'embardées qui ont tout autant handicapé sa carrière qu'elles n'ont fait de Doherty un phénomène de société peu ou prou équivalent à ce qu'à pu être Kurt Cobain par exemple. Pourtant à l'inverse d'un Cobain, Doherty n'endosse pas, même malgré lui, le discours d'une génération ou le malaise d'une société vacillante. Il en incarne simplement les excès, porte les stigmates d'une inévitable tentation décadente. Un «Rimbaud punk», dit-on parfois un peu vite pour marquer l'admiration dont il est l'objet, et sa dualité.

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Soleil d'Albion
Pas plus «Rimbaud punk» qu'il n'y a de Prévert funk, Doherty est surtout de cette nouvelle race de rockers Hedi Slimane (qui en a fait sa muse), pour Elle plus que pour lui, qui s'avèrent de plus en plus rarement musiciens, comme d'autres sont de moins en moins politiciens ou journalistes. C'est certes en partie grâce à lui que le rock est revenu des enfers : début des années 2000, Sainte Trinité Strokes-White Stripes-Libertines, introduction du slim dans les beaux quartiers. Mais, avec un peu de recul, ce qui frappe chez Doherty, c'est le décalage manifeste entre le culte dont il est l'objet et son impact artistique réel : assez faible en dépit des deux bombinettes qu'il sortit avec feu les Libertines et sa moitié musicale d'alors, Carl Barât. Car au gré de ses expériences psychotropes et pénitentiaires (cocaïne, héroïne, crack, ecstasy, alcool, gerbes publiques, overdoses, condamnations, désintox avortées en cascades) et de ses amours de podium (les mannequins Kate Moss et Irina Lazareanu), Doherty a probablement davantage fait, et mérité, la Une du Sun et du Daily Mirror, tabloïds torchonneux que dévorent les Anglais à l'heure du thé au fiel, que de Rolling Stone ou de Mojo. Reste qu'il a écrit quelques tubes qu'on ne lui enlèvera jamais, avec les Libertines surtout. The Good Old Days, Up the Bracket, Can't Stand me now, What a Waster, aux références dégoulinant de source : Small Faces de pet, Kinks vibro-masseurs, Clash tous risques, le talent suinte de partout mais, comme le soleil d'Albion, a rarement l'occasion de se dégager des vapeurs ambiantes. Quand c'est le cas, sa voix et la facilité avec laquelle il trousse une mélodie d'une seule main (l'autre s'occupant de la seringue) enterrent la concurrence. Mais à de rares exceptions depuis les Libertines, cela arrive de moins en moins.

Zelda trash
Au fond, la musique ne l'intéresse peut-être pas tant que ça. Fou de littérature classique, Doherty n'a construit sa culture musicale que par l'entremise de son alter ego des Libertines Carl Barât qui l'a initié aux mentors qui irriguent sa musique. Et il se vit peut-être moins comme une rock star (on le dit très disponible avec ses fans et peu avare de récitals intimistes) que comme le personnage d'un roman à écrire chaque jour, adepte du précepte wildien que la télé réalité et les tabloïds ont remis au gout du jour : faire de sa vie une œuvre d'art (il n'y a que dans un roman que l'on cambriole son meilleur ami (Barât, toujours) quand celui-ci donne un concert ou qu'on s'évade au bout de deux jours d'une clinique de désintox thaïlandaise hors de prix réservée à la jet-set). Quitte à devenir une caricature : pour les uns, un personnage de cartoon, Vil Coyote singeant Lord Byron pour faire baver les collégiennes. Pour les autres, une sorte d'Oliver Twist exilé chez Fitzgerald, entre misère dorée et décadence stupéfaite avec la pathétique Kate Moss en guise de Zelda trash. De temps en temps, pourtant, Pete sort un album, ici nommé Shotter's Nation, que tout le monde entend déjà sonner la fin de la récré et le début de la rédemption. Cette fois, pense-t-on, c'est sûr, Pete s'est mis au boulot et à la verveine et a décidé d'arrêter les frais (de justice). Lui-même, alimente la chronique à coups de «je n'ai jamais été aussi fier d'un disque que de celui-là bla bla bla» paresseusement énoncés à la chaîne dans des salons d'hôtels open bar, entre deux je vais mieux, je suis en paix avec moi-même» à même de rassurer des fans qui de toute façon le préfèrent chancelant. Et de fait, malgré les bâclages en règle et les concerts fumeux (il faut voir le DVD live Up the Shambles où les Babyshambles se désintègrent en direct, incapables d'aligner trois notes), on ne parvient jamais à être totalement déçu. Parce qu'au fond, c'est peut-être ce qui touche chez Doherty : il peut écrire des hymnes à jouer dans les stades, mais on ne sait jamais s'il sera capable d'enfiler son short et de sortir des vestiaires. La postérité, notariale et impitoyable, se chargera toute seule de faire le tri et livrera, ou pas, les dividendes de ce talent dont Pete ne sait que faire.

*

SO BRITISH

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Figures /
Héros anglais
décadents, ils ont montré
le très british chemin de
l'excès à Pete Doherty.


 

Dorian Gray
Si Dorian Gray avait vécu à notre époque, comme l'a fantasmé l'écrivain Will Self avec Dorian, relecture 2.0 du chef d'œuvre d'Oscar Wilde, on aurait pu également lire la chronique quotidienne de sa dépravation dans les tabloïds anglais. C'est à cette presse bis que Pete a abandonné la critique de son chantier individuel d'autodestruction, performance in vivo mêlant l'adage wildien de Dorian «faire de sa vie une œuvre d'art», père du «vivre vite, mourir jeune». Les deux, Dorian et Pete, sont des figures indétrônables d'une culture populaire anglaise qui a toujours fondu devant le mélange 50% gentleman, 50% raclure, pressenti chez Stevenson avec Jekyll & Hyde.

Sid Vicious
As de la défonce, le bassiste approximatif des Sex Pistols est la première rock star sans œuvre. Bénéficiaire du cynisme du manager Malcolm McLaren qui trouvait vendeurs ses airs de goule trisomique, il était surtout un virtuose de la chaîne de vélo (avec laquelle il molestait tout ce qui passait : rivaux, journalistes, fans). Reste cette reprise légendaire du standard My Way, chanson de geste punk et manifeste du «Do It Yourself», dont le clip le montrait réalisant l'ultime fantasme des surréalistes : tirer sur la foule.

Paul Gascoigne
La liste est longue des idoles du foot britannique qui ont dissout leur talent parce que le sport n'était pas leur préoccupation première (mais la quatrième après l'alcool, la baston et les bordels thaïlandais) : George Best («En 1969, j'ai arrêté les femmes et l'alcool, ça a été les 20 minutes les plus dures de ma vie»), Vinnie Jones, Tony Adams, Roy Keane, Dennis Wise ou Joey Barton (actuellement emprisonné pour violences diverses). Bedaine de docker et panse de brebis en guise de cervelle, Paul «Gazza» Gascoigne fut le plus grand d'entre eux. Génie incontrôlable de la balle au pied et de la main au godet, les Anglais ne l'échangeraient pas contre tous les Zidane du monde. Chez eux, un type qui boit de la Volvic dans les vestiaires, ça fait mauvais genre.